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Pouvons-nous influencer notre vie en utilisant les synchronicités, en les appelant, voire en les provoquant ? Oui, d’après les pratiques chamaniques venues du fond des âges mais aussi selon la physique moderne ! Et si le futur pouvait être connecté ?

Si les synchronicités ont un sens et que le temps est une illusion nécessaire à notre expérience dans la matière, alors il doit être possible de les utiliser à notre avantage, voire de les provoquer.
Etonnamment (ou pas) on trouve cette approche à la fois dans les pratiques précivilisationnelles de certains courants du chamanisme et dans les réflexions de pointe de la physique contemporaine. Et pour cause, pourrait-on dire, car les deux s’appuient sur le même concept : la rétrocausalité. L’idée que le futur ait une certaine « solidité », sous forme de potentialité ou de réalité psychique, et soit capable d’agir sur le présent n’est en effet pas nouvelle et les chamanes ont toujours su en tirer profit, notamment par l’intermédiaire des rêves.

Le temps du rêve

Ainsi, dans la culture aborigène d’Australie, la notion de rêve est centrale et cette cinquième dimension a sa propre temporalité. L’anthropologue québécoise Sylvie Poirier explique que les Aborigènes vivent la continuité du « rêve ancestral », qui désigne le temps de la création, avec le rêve individuel : « Les rêves sont l’espace-temps privilégié de communication entre les humains et les Anciens, les humains et les esprits des morts. » Le rêve est un voyage de l’âme, il est actif et « représente une forme d’engagement », comme l’écrit de son côté Robert Moss, créateur du rêve actif : « On peut décider de l’endroit où on a envie d’aller et y aller consciemment. » Sylvie Poirier souligne que les Aborigènes distinguent les « rêves ombres », les moins importants et dont on se souvient à peine, et les rêves « porteurs d’un message », « ceux qui présagent d’un événement à venir ou confirment un événement déjà survenu. […] Les rêves peuvent aussi annoncer la visite d’un parent ou d’un étranger ; d’autres présagent d’un malheur prochain […] ; d’autres rêves avertissent d’événements déjà survenus dans une autre région mais dont la communauté du rêveur ne sera informée qu’après que le rêve se soit produit …»

Le rêve oriente finalement les activités liées aux rencontres, à la chasse et à la cueillette, aux maladies, aux conflits, etc. Ce que l’Occidental nomme synchronicité est donc dans cette culture la marque de l’irruption constante du « temps du rêve » dans le temps ordinaire car, note Sylvie Poirier, « l’univers aborigène est un univers ‘‘où tout fait signe’’, ou pour reprendre l’expression de Foucault (1966), un univers où les signes font partie des choses ; les signes n’y sont donc pas des modes de représentation, ils sont des manifestations. Toute manifestation est potentiellement signifiante. »

Un puzzle temporel

En étudiant l’initiation des chamanes Shipibo-Conibo d’Amazonie péruvienne, l’ethnobotaniste Romuald Leterrier a de son côté découvert « une forme de cognition rétroactive avec des échanges d’information à rebours dans le temps, du futur vers le passé ». Là aussi, les chamanes utilisent différentes formes de conscience et donnent la même importance à l’état de veille, au rêve et à « l’expérience visionnaire provoquée par l’absorption de plantes psychoactives comme dans la préparation ayahuasca », explique-t-il.

Mieux, le chamane met en œuvre une logique dynamique d’échanges d’information entre rêves, conscience de veille et visions, et l’expérience initiatique se structure comme un puzzle temporel dans lequel les informations disparates et chaotiques du début de l’expérience prennent du sens dans le futur de l’initiation. « C’est à rebours du temps, par le biais de la rétrocognition, que l’initié non seulement comprend le sens de ses rêves, de ses visions et des synchronicités, mais est aussi susceptible, par l’effet des prises de conscience et de l’intention, de produire à rebours les synchronicités qui vont avoir un rôle d’attracteur et d’organisateur », souligne Romuald Leterrier. Lors d’un séjour chez les Shipibo, un chamane métis, Ernesto, lui apprend qu’il existe une façon de contrôler ses rêves à partir du futur, sur la base d’un travail de mémoire qui consiste à « se souvenir du futur ». Et de lui livrer l’exemple suivant : « Disons que tu as rêvé cette nuit d’un homme habillé en blanc qui te donnait de l’argent. […] Trois semaines plus tard, tu vas à ta banque et l’employé au guichet est habillé en costume blanc. Surpris, tu repenses à ton rêve. C’est cette énergie, ce frisson de la surprise qui parcourt ton corps et ton esprit qui, lorsque tu te souviens de ton rêve, lui donne sa forme et son contenu trois semaines en arrière dans le passé. »